Par Matthew Ehret, Matt Ehret’s Insights (Traduit par Zanzibar Freedom Of Speech)

En 1996, un groupe d’impérialistes américains réunis autour de Paul Wolfowitz, Dick Cheney, Donald Rumsfeld et Richard Perle a créé un nouveau think thank nommé “The Project for a New American Century” (Projet pour un nouveau siècle américain).

Si l’objectif fondamental du groupe de réflexion reposait en fin de compte sur un nouveau “moment Pearl Harbor” qui justifierait une nouvelle ère de guerres visant à renverser des régimes au Moyen-Orient, un élément secondaire mais tout aussi important de la formule concernait la domination du “Grand Israël” par les fanatiques du Likoud qui prenaient alors le pouvoir sur le corps assassiné d’Yitzhak Rabin.

C’est au début du nouveau régime du Premier ministre Benjamin Netanyahou que Richard Perle a rédigé le rapport “Clean Break : A Strategy for Securing the Realm” (Une rupture nette : une stratégie pour sécuriser le royaume ; évoquée dans une publication récente sur ce blog (article n°3) intitulé “La mauvaise question à propos de la guerre en Iran”), qui décrivait une série d’objectifs qui allaient guider la vision stratégique de Washington et de Tel-Aviv pour les deux décennies suivantes. Il appelait à :

  • Annuler les fondements des accords d’Oslo qui menaçaient d’instaurer un climat de paix grâce à la coopération économique au Moyen-Orient dans le cadre d’une solution à deux États ;
  • Lancer une nouvelle doctrine du “droit de poursuite” justifiant les incursions armées dans les territoires palestiniens ;
  • Inciter les États-Unis à renverser le régime de Saddam Hussein en Irak ;
  • Mener des incursions armées au Liban et des frappes éventuelles contre la Syrie et l’Iran.

En 2007, le général Wesley Clark a ajouté encore plus de détails à ce programme néoconservateur lorsqu’il a révélé le contenu d’une discussion qu’il avait eue avec Wolfowitz et Rumsfeld dix jours après le 11 septembre. Le général Clark a déclaré qu’on lui avait fait part d’invasions prévues dans sept pays dans les cinq ans à venir, à savoir : “l’Irak, la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et l’Iran”.

Wes Clark – Le “coup d’État” de la politique étrangère américaine

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En bref, ce programme était une recette pour établir le “Grand Israël” tant attendu, promu par Theodor Herzl, Vladimir Jabotinsky et le rabbin Abraham Isaac Kook il y a plus d’un siècle.

Bien que le calendrier anglo-sioniste ait été perturbé au cours des années suivantes (parfois grâce à l’intervention courageuse de membres des services de renseignement américains), l’intention sous-jacente au programme “Clean Break” n’a jamais disparu. Avec l’effondrement imminent du système financier occidental surévalué d’un côté et l’émergence d’une nouvelle architecture multipolaire viable en matière de sécurité et d’économie de l’autre, il semble que les monstres qui ont orchestré le 11 septembre, assassiné Rabin (1995) et Arafat (2004) et relancé les croisades aient décidé de renverser l’échiquier.

Mener une analyse rationnelle des motivations de ce type de dynamique pose une difficulté majeure à tout commentateur géopolitique habitué à penser en termes académiquement acceptables, qui présupposent que l’intérêt personnel rationnel anime les acteurs d’un jeu. Dans ce cas, l’intérêt personnel rationnel est infecté par de fortes doses d’hégémonisme auto-illusoire, de fanatisme impérialiste et d’eschatologie apocalyptique avec une touche messianique (sous des formes à la fois chrétiennes et juives).

Entre ordre & chaos

Netanyahou et ses partisans aux États-Unis et en Grande-Bretagne semblent soutenir l’ambition d’Israël de provoquer une vaste guerre régionale, d’une part, tout en croyant, d’autre part, qu’ils pourront peut-être utiliser Israël comme un levier pour perturber les corridors de développement dirigés par la Russie et la Chine (la BRI, abréviation de Belt and Road Initiative, et le Corridor international de transport nord-sud (International North–South Transport Corridor)).

Ces corridors de développement eurasiatiques sont à juste titre considérés comme une menace existentielle pour les impérialistes occidentaux, car ils constituent le fondement de la viabilité d’une nouvelle architecture économique basée sur une réflexion à long terme et une coopération mutuelle. Le rôle qu’Israël est censé jouer dans un programme anti-BRI devrait prendre la forme de deux grands projets s’inscrivant dans le cadre de ce jeu fantaisiste de scénaristes impérialistes à la Rand.

Il s’agit des projets suivants :

  1. Le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEEC) dirigé par les États-Unis, annoncé lors du G20 le 15 octobre 2023, qui envisage un vaste réseau ferroviaire et routier s’étendant de l’Inde à l’Europe en passant par les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et Israël. Ce vaste réseau proposé de chemins de fer, de pipelines, de corridors maritimes, de ports et de câbles de données contournerait la Turquie et compromettrait les corridors centraux et sud de la BRI prévus par la Chine.
  2. L’exploitation des vastes gisements offshore de pétrole et de gaz naturel découverts au large de Gaza entre 1999 et aujourd’hui, qui font d’Israël un pôle pétrolier mondial de premier plan, à l’échelle des principaux pays de l’OPEP.

Le fantasme de l’IMEEC

Le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe semblait voué à l’échec dès son annonce il y a plus de deux ans.

Cependant, avec la déstabilisation radicale potentielle du Moyen-Orient qui pourrait résulter d’une guerre contre l’Iran, il est possible que ce projet ait trouvé un nouveau souffle et puisse représenter une alternative dangereuse à l’initiative chinoise Belt and Road.

Narendra Modi est-il davantage attaché à la prospérité eurasienne ou est-il entraîné dans cette alliance dangereuse ? Si l’Inde joue un rôle stratégique important en tant que membre de premier plan des BRICS, de l’Organisation de coopération de Shanghai et allié essentiel de la Russie, l’attraction exercée par l’Occident et l’IMEEC est aussi dangereuse que réelle.

Lors de sa récente visite officielle de deux jours en Israël en tant qu’invité d’honneur, du 25 au 27 février, le dirigeant indien a réaffirmé sa conviction quant à l’importance de l’IMEEC et de l’I2U2 (ndr : composé des États-Unis, d’Israël, de l’Inde et des Émirats arabes unis), déclarant :

“Nous travaillerons également en étroite collaboration sous différentes formes, telles que le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe et les cadres I2U2 entre l’Inde, Israël, les Émirats arabes unis et les États-Unis”.

L’I2U2 a été annoncé pour la première fois en 2022 et a été comparé au QUAD du Moyen-Orient qui contreraient l’influence de l’Iran et seraient parallèles à un bloc de puissance similaire se formant dans le Pacifique sous l’égide d’une alliance entre les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie pour contrer la Chine.

Au cours de ses entretiens avec Netanyahou, Modi a réaffirmé son soutien aux accords d’Abraham et a apporté son soutien total à Israël dans son opposition aux terroristes palestiniens, déclarant :

“Comme vous, nous avons une politique cohérente et intransigeante de tolérance zéro envers le terrorisme, sans double standard” et ajoutant “l’Inde se tient aux côtés d’Israël, fermement, avec une conviction totale, en ce moment et au-delà”.

Au cours de la réunion, Netanyahou a mis l’accent sur son projet d’alliance hexagonale regroupant la Grèce, Chypre, l’Inde, Israël et un nombre indéterminé d’États arabes et africains amis d’Israël. Outre les accords sur l’intelligence artificielle, les échanges commerciaux, les minéraux critiques, l’énergie et la défense, un accord de libre-échange et un partenariat stratégique beaucoup plus complet entre l’Inde et Israël ont également été discutés.

Une préoccupation réelle : le vol d’énergie offshore à Gaza

Si elles étaient exploitées, ces ressources offshore transformeraient Israël en une plaque tournante énergétique mondiale, contribuant à la gloire du Grand Israël en tant que nouvel empire. Ce vaste gisement au large des côtes de Gaza (et donc appartenant légalement au peuple de Gaza) a été découvert pour la première fois en 1999, lorsqu’une société appelée British Gas a découvert des gisements d’environ un trillion de pieds cubes (un peu moins de 0,03 trillions de mètres cubes) de gaz naturel à 19 miles au large des côtes de Gaza. Des accords visant à développer ce projet pour un coût de 1,2 milliard de dollars ont rapidement suivi.

Bien que Yasser Arafat ait manifesté un vif intérêt pour le développement de ces ressources il y a deux décennies, Israël a oeuvré sans relâche pour empêcher le Fonds d’investissement palestinien (chargé de mener à bien ce développement) d’investir dans le projet, arguant que “ces fonds pourraient servir à financer le terrorisme”. Lorsque le Hamas a été élu en 2007, les efforts d’Israël pour bloquer le financement du champ marin de Gaza se sont considérablement intensifiés. C’est peut-être la raison pour laquelle la victoire du Hamas en 2007 a été célébrée par nul autre que le chef des services de renseignement israéliens, Amos Yadlin, qui a écrit dans un télégramme adressé à l’ambassadeur américain Richard Jones qu’il serait “heureux” si le Hamas formait un gouvernement, car “l’armée israélienne pourrait alors traiter Gaza comme un État hostile”. Dans le câble rendu public par Wikileaks, Yadlin a également écarté les inquiétudes concernant l’influence iranienne au sein d’un gouvernement du Hamas “tant qu’ils [Gaza contrôlée par le Hamas] n’ont pas de port”.

Les commentaires de Yadlin ont été repris en 2019 par Netanyahou lui-même, qui a déclaré aux membres du Likoud à la Knesset :

“Quiconque souhaite empêcher la création d’un État palestinien doit soutenir le renforcement du Hamas et le transfert d’argent au Hamas… Cela fait partie de notre stratégie : isoler les Palestiniens de Gaza des Palestiniens de Cisjordanie.” [surlignage ajouté]

Lorsqu’un consortium d’entreprises énergétiques israéliennes, américaines et australiennes a découvert encore plus de gisements de pétrole et de gaz naturel dans le bassin du Levant “au large des côtes israéliennes” en 2010-2011, la Méditerranée occidentale est devenue un facteur potentiellement décisif dans la géopolitique mondiale du pétrole, le rapport 2010 du ministère américain de l’Intérieur estimant “1,7 milliard de barils de pétrole récupérable et une moyenne de 122 000 milliards de pieds cubes (3454,65 milliards de mètres cubes) de gaz récupérable dans le bassin du Levant”. Les experts estiment que ces gisements ont une valeur d’au moins 453 milliards de dollars.

L’ancienne ministre israélienne de l’Énergie, Karine Elharrar, a décrit l’ambition d’Israël de devenir une plaque tournante mondiale de l’énergie après la signature d’un protocole d’accord (MOU) avec l’Égypte en 2022, promettant de développer les gisements de gaz :

“C’est un moment historique où le petit pays qu’est Israël devient un acteur majeur sur le marché mondial de l’énergie. Le protocole d’accord permettra à Israël, pour la première fois, d’exporter du gaz naturel israélien vers l’Europe, et cela est d’autant plus impressionnant si l’on considère l’ensemble des accords importants que nous avons signés au cours de l’année dernière, qui positionnent Israël et les secteurs israéliens de l’énergie et de l’eau comme des acteurs mondiaux clés.”

Les propos d’Elharrar laissaient un goût amer, car il avait déjà été prouvé qu’Israël avait intentionnellement bloqué le développement de ces gisements offshore pendant deux décennies, au détriment de millions de Palestiniens (et, ironiquement, de sa propre économie). Ce fait a été exposé en détail dans un rapport publié en 2019 par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), qui déclarait :

“Les géologues et les économistes spécialisés dans les ressources naturelles ont confirmé que le territoire palestinien occupé recèle d’importants gisements de pétrole et de gaz naturel, dans la zone C de la Cisjordanie occupée et sur la côte méditerranéenne au large de la bande de GazaCependant, l’occupation continue d’empêcher les Palestiniens de développer leurs gisements énergétiques afin d’exploiter ces ressources et d’en tirer profit. De ce fait, le peuple palestinien est privé des avantages liés à l’utilisation de cette ressource naturelle pour financer son développement socio-économique et répondre à ses besoins énergétiques. Les pertes cumulées sont estimées à plusieurs milliards de dollars. Plus Israël empêche les Palestiniens d’exploiter leurs propres réserves de pétrole et de gaz naturel, plus les coûts d’opportunité et les coûts totaux de l’occupation supportés par les Palestiniens sont élevés. Cette étude identifie et évalue les réserves existantes et potentielles de pétrole et de gaz naturel palestiniens qui pourraient être exploitées au profit du peuple palestinien, mais dont Israël empêche l’exploitation ou exploite sans tenir compte du droit international.”

Si Israël souhaite exercer un contrôle total sur les réserves maritimes de pétrole et de gaz de Gaza, il ne pourra atteindre son objectif que si les propriétaires légaux et les bénéficiaires vivant à Gaza disparaissent.

Le 13 octobre 2023, un document d’orientation rédigé par le ministère israélien du Renseignement a été divulgué. Il recommandait “le transfert forcé et permanent des 2,2 millions de résidents palestiniens de la bande de Gaza vers la péninsule égyptienne du Sinaï”comme l’a rapporté +972 MagazineLe document présentait trois scénarios possibles pour la population de Gaza. Le premier consiste à remplacer le Hamas par l’Autorité palestinienne à Gaza. Le deuxième prévoit l’émergence d’une nouvelle autorité locale à Gaza (ni le Hamas ni l’Autorité palestinienne), et le troisième comprend l’expulsion de tous les civils vers l’ÉgypteLe rapport identifie clairement le troisième scénario comme l’option la plus souhaitable. Les auteurs du rapport écrivent que

cette troisième option “produira des résultats stratégiques positifs à long terme pour Israël et qu’elle est réalisable. Elle nécessite la détermination de la classe politique face à la pression internationale, en mettant l’accent sur le soutien des États-Unis et d’autres pays pro-israéliens à cette entreprise.

Bien sûr, le soutien américain au transfert des Gazaouis dans la péninsule du Sinaï a commencé littéralement quelques minutes après le 7 octobre. Cela créerait un sérieux problème pour les futures représailles de personnes extrêmement radicalisées et traumatisées dont les familles ont été tuées par les crimes d’Israël pendant des décennies. Si nous étions encore en 1996 et qu’il n’existait pas de puissante coalition entre la Russie, la Chine et l’Iran pour défendre l’Égypte contre la menace d’une guerre anglo-sioniste, alors le programme Clean Break : A Strategy for Securing the Realm (Une rupture nette : une stratégie pour sécuriser le royaume) du PNAC serait peut-être envisageable. La décision d’ignorer la réalité en ressuscitant ce programme obsolète relève de l’incompétence la plus totale, qui menace de dégénérer bien au-delà d’une guerre régionale et de se transformer en un conflit thermonucléaire mondial plus rapidement que beaucoup ne l’imaginent.

Cette prémonition d’une guerre mondiale prophétique qui annoncerait la venue du Messie (comme le rêvent de nombreux chrétiens adeptes du ravissement) a été décrite en détail il y a 100 ans par le rabbin Abraham Isaac Kook, défenseur du Grand Israël et collaborateur de Jabotinsky. Kook a été choisi par la Grande-Bretagne comme grand rabbin ashkénaze de Jérusalem et de Palestine de 1919 à 1935, et son influence dans la formation de plusieurs générations de fanatiques sionistes radicaux qui ont pris le contrôle d’une grande partie du gouvernement israélien après la guerre des Six Jours, qui était un complot interne, est immense. Ses remarques prophétiques ne doivent pas être facilement écartées. Dans son livre Orot, Kook a déclaré :

“Dans les guerres, les caractères nationaux se cristallisent. Israël, en tant que reflet universel de l’humanité, en tire profit. Les talons du Messie suivent la conflagration mondiale… À l’heure de la chute de la civilisation occidentale, Israël est appelé à accomplir sa mission divine en fournissant la base spirituelle d’un nouvel ordre mondial.” [surlignages ajoutés]

Le seul espoir d’éviter cette calamité et d’empêcher cette course vers un scénario apocalyptique orchestré par les adeptes messianiques de la fin des temps est d’imposer un cessez-le-feu, comme le réclament la Russie, la Chine et la grande majorité des citoyens du monde (y compris américains). Sans ce retour à la raison, le monde entier va vivre une expérience qui fera passer le Moyen Âge du 14ème siècle pour un simple incident de parcours dans l’histoire mondiale.

Matthew Ehret est journaliste, dessinateur, directeur de la Rising Tide Foundation, fondateur du Canadian Patriot Review, chercheur principal à l’American University de Moscou.